Témoignages de survivants : les leçons des conflits armés


Les conflits armés transforment radicalement la vie quotidienne des populations civiles. Loin des récits médiatiques, les témoignages directs de personnes ayant survécu à des situations de guerre révèlent des réalités concrètes et des enseignements précieux sur la préparation et la survie dans des conditions extrêmes.

Le siège de Sarajevo : 1 425 jours sans eau ni électricité

Une ville coupée du monde

Entre 1992 et 1996, Sarajevo a vécu le plus long siège d’une capitale dans l’histoire moderne. Pendant 1 425 jours, les habitants ont dû survivre sans eau courante, sans électricité, et avec un ravitaillement extrêmement limité, sous la menace constante des tireurs embusqués.

Sans système de plomberie fonctionnel, la population devait collecter l’eau de pluie et risquer sa vie en remplissant des bidons à la rivière, exposée aux tirs de snipers. L’électricité, même disponible sporadiquement, ne pouvait être utilisée : allumer une lumière signalait une cible aux tireurs positionnés dans les collines environnantes, obligeant les habitants à placarder leurs fenêtres avec des couvertures.

Les objets essentiels négligés

Les survivants de Sarajevo ont identifié plusieurs catégories d’objets dont l’absence s’est révélée critique, souvent plus que la nourriture elle-même.

Le savon arrive en tête des regrets. Dans un environnement où l’hygiène se détériore rapidement, le manque de savon a conduit à la propagation rapide d’infections. Des blessures mineures devenaient potentiellement mortelles sans possibilité de nettoyage adéquat.

Les briquets et allumettes constituaient le deuxième élément essentiel. Le feu permettait de faire bouillir l’eau pour la potabiliser, de cuisiner les rares aliments disponibles, et de se chauffer pendant les hivers rigoureux.

Les chaussures et bottes robustes représentaient une nécessité souvent sous-estimée. Les habitants portaient la même paire quotidiennement jusqu’à ce qu’elle se désintègre complètement, sans possibilité de remplacement.

La protection corporelle improvisée devenait vitale. Les fontaines d’eau et les points de ravitaillement étaient délibérément ciblés par les snipers. Les survivants fabriquaient des protections de fortune avec du métal de récupération, du bois superposé, ou de vieux gilets pare-balles.

La valeur des compétences

Un survivant a résumé ainsi l’importance des savoir-faire : “Dans ces conditions, ma connaissance était ma richesse” et “la capacité de réparer les choses est plus précieuse que l’or”. Les personnes sachant fabriquer ou réparer des objets disposaient d’un avantage considérable pour le troc et la survie.

L’économie du troc

Les systèmes bancaires et monétaires sont devenus inexistants. La population a eu recours au troc pour échanger bougies, briquets, antibiotiques, carburant, piles, munitions et nourriture. Les bicyclettes se sont révélées excellentes pour le transport, permettant de naviguer rapidement à travers les décombres et réduisant l’exposition aux tirs.

Les survivants recommandent aujourd’hui de stocker en priorité : armes et munitions, produits d’hygiène, fournitures médicales, aliments hypercaloriques, biens échangeables, ainsi que sacs poubelles et ruban adhésif.

Ukraine : l’importance de l’évacuation précoce

100 000 témoignages collectés

Le Musée des Voix Civiles (Museum of Civilian Voices) constitue la plus grande collection mondiale de récits de civils ayant souffert de la guerre russe contre l’Ukraine, avec plus de 100 000 témoignages directs collectés depuis 2022.

Ces récits décrivent comment des villes comme Marioupol, Kharkiv et Irpin sont passées de la paix à l’assaut total en quelques heures, piégeant ceux qui n’avaient pas fui. “Enseignez-nous comment nous protéger, ou nous sommes perdus”, tel était l’appel désespéré des civils traumatisés.

La leçon cruciale : partir tôt

La guerre en Ukraine a démontré l’importance capitale d’évacuer tôt et les dangers de la procrastination. Une survivante raconte : “Un matin, mon mari est venu me dire que nous partions… il avait organisé le départ avec d’autres personnes en même temps”.

Ceux qui ont attendu “juste un jour de plus” se sont souvent retrouvés bloqués lorsque les routes ont été coupées, les ponts détruits, ou les couloirs d’évacuation fermés par les combats.

L’approvisionnement en eau

Lorsque les systèmes municipaux d’eau ont été détruits par les combats, les Ukrainiens ont dû faire preuve de ressources immédiatement. Les familles collectaient la neige et l’eau de pluie pour survivre dans les zones assiégées.

La force de la coopération

En situation de crise, un quartier de citoyens préparés et coopératifs est bien plus fort et sûr qu’un individu isolé. Les gens ont trouvé leur force en ayant un rôle à jouer : une mère maintenant sa famille unie, un grand-père protégeant le foyer, ou un volontaire aidant les autres.

Syrie : résilience et stratégies de survie

Des parcours de survie extraordinaires

Les survivants de la guerre en Syrie ont partagé leurs histoires personnelles de force et de détermination dans des circonstances extrêmement difficiles. Parmi ces témoignages, celui de Nujeen Mustafa est particulièrement marquant.

À seize ans, Nujeen a fui la Syrie en parcourant 5 600 kilomètres (3 500 miles) en fauteuil roulant, poussée, tirée et portée par sa sœur tout au long du trajet. Elle a depuis témoigné au Conseil de sécurité des Nations Unies et joué un rôle important dans la promotion de la Déclaration politique de 2022 sur le renforcement de la protection des civils.

La violoniste syrienne Mariela Shaker a “couru sous les bombes et les mortiers” pour envoyer des candidatures à des programmes de musique. Kassem Eid a survécu au massacre au gaz sarin perpétré par le président syrien Bachar al-Assad en 2013.

Le traumatisme des civils

Une survivante a raconté le jour où une bombe est tombée près de sa maison, décrivant comment sa petite sœur “était figée… en état de choc si profond que son visage était jaune, bleu et violet en même temps, comme si elle ne pouvait plus respirer”.

Les stratégies d’auto-protection

La recherche universitaire sur la survie civile en Syrie, basée sur dix mois de travail de terrain et plus de deux cents entretiens structurés avec des réfugiés syriens, a documenté un large éventail de stratégies d’auto-protection disponibles pour les civils.

La migration n’est qu’une option parmi un ensemble plus large de stratégies potentielles d’auto-protection, les autres incluant : se battre, protester, collaborer ou se cacher. Le comportement des civils dans les zones de conflit comprend des répertoires de stratégies de survie adaptées aux circonstances.

Les centres de soutien psychosocial ont aidé les survivants à surmonter leurs peurs et à retrouver confiance en eux. Les survivants soulignent qu’ils viennent de “gens résilients”, et que face à la violence, les Syriens ont répondu par la paix.

Les enseignements communs des trois conflits

1. Prioriser les éléments d’hygiène et de santé

Les antibiotiques, le savon, les bandages et les désinfectants deviennent rapidement introuvables. Les infections se propagent rapidement dans des conditions d’hygiène dégradées. Les stocks de médicaments personnels (pour les maladies chroniques) doivent être constitués à l’avance.

2. Les moyens de faire du feu

Au-delà de la cuisine, le feu permet de potabiliser l’eau, de se chauffer, et même de stériliser du matériel médical. Disposer de plusieurs sources d’allumage (briquets, allumettes étanches, pierres à feu) est essentiel.

3. L’eau potable

L’accès à l’eau devient souvent le défi quotidien majeur. Les capacités de stockage, de collecte (récipients pour la pluie) et de purification (filtres, pastilles, ébullition) sont vitales.

4. La mobilité et l’évacuation

Disposer d’un moyen de transport (véhicule avec carburant, bicyclette, ou simplement de bonnes chaussures) et d’un plan d’évacuation préétabli peut faire la différence entre la vie et la mort. Connaître plusieurs itinéraires de sortie de sa zone.

5. Les compétences pratiques

Savoir réparer, fabriquer, soigner, purifier l’eau, ou cultiver des aliments devient plus précieux que les biens matériels. Ces compétences permettent également le troc et l’entraide communautaire.

6. La communauté et les réseaux

L’isolement est dangereux. Les réseaux d’entraide, le partage d’informations, et la coopération entre voisins augmentent significativement les chances de survie. Connaître ses voisins avant une crise est crucial.

7. La résilience mentale

La capacité psychologique à gérer le stress extrême, l’incertitude prolongée, et la perte est déterminante. Avoir un rôle, une responsabilité, ou une mission (protéger sa famille, aider les autres) renforce la résilience mentale.

8. L’information et la communication

Disposer d’une radio à piles, de moyens de communication alternatifs, et de sources d’information fiables permet de prendre de meilleures décisions (quand évacuer, où aller, quelles zones éviter).

Les regrets les plus fréquents

Ne pas avoir pris la menace au sérieux assez tôt

“Je pensais que ça n’arriverait jamais vraiment.” De nombreux survivants regrettent d’avoir minimisé les signaux avant-coureurs, perdant ainsi un temps précieux pour se préparer ou évacuer.

Ne pas avoir évacué quand c’était encore possible

“Nous avons attendu un jour de trop.” L’attachement au foyer, l’espoir que la situation s’améliore, ou la sous-estimation du danger ont conduit de nombreuses personnes à rester trop longtemps.

Avoir stocké uniquement de la nourriture

La nourriture est importante, mais les survivants soulignent que les objets négligés (savon, allumettes, protection, outils) font souvent la différence entre la vie et la mort.

Ne pas avoir de plan d’évacuation

Savoir où aller, comment y arriver, qui contacter, et quoi emporter : l’absence de plan préétabli conduit à des décisions précipitées et dangereuses en situation de panique.

L’applicabilité aux situations de crise modernes

Bien que ces témoignages proviennent de zones de guerre, les enseignements s’appliquent largement à d’autres situations de crise grave : catastrophes naturelles majeures, effondrements d’infrastructures, pandémies sévères, ou troubles civils prolongés.

Les principes fondamentaux restent identiques :

  • Anticiper plutôt que réagir
  • Préparer les éléments essentiels souvent négligés
  • Développer des compétences pratiques
  • Maintenir des liens communautaires forts
  • Disposer de plans d’action préétablis
  • Cultiver la résilience mentale

Une préparation réaliste et raisonnée

Les témoignages de survivants de conflits armés ne visent pas à alarmer inutilement, mais à transmettre des connaissances durement acquises qui peuvent sauver des vies. Ces personnes ont survécu à des situations que la plupart espèrent ne jamais connaître, et leur expérience collective constitue une source d’enseignements précieux.

La préparation aux situations extrêmes ne relève ni du catastrophisme ni de la paranoïa, mais d’une approche pragmatique informée par l’expérience réelle de ceux qui ont traversé ces épreuves. Leurs voix méritent d’être entendues, et leurs conseils pris au sérieux.

Comme l’a exprimé un survivant de Sarajevo : “La nourriture et l’eau sont importantes, mais les objets négligés font souvent la différence entre la vie et la mort.”


Sources